En échangeant dans la marche

Je suis allé randonner dans les monts du lyonnais, passage sur une portion du GR7, découverte du plus haut point en passant par la tour Matagrin qui culmine à 1004 mètres. Le soleil était présent, le relief m’a offert des visions de rêves. Ces trois jours de randonnée je les ai fait avec ma cousine Claire, on a pu discuter profondément de chose profonde de la vie.

La suite de mon périple m’emmenait au nord de la Saône-et-Loire, à Cronat où j’ai pu passer une semaine à Eotopia, un lieu végan, basé sur l’économie du don, un très bel endroit en somme. Mon idée était de me rendre à pied sur ce lieu depuis Roanne. Les trois jours de randonnée précédent nous avait emmenés jusqu’au lac des sapins, à quelques kilomètres de Roanne. Lors de cette promenade, ma cousine m’a parlé de l’histoire d’un homme qui était partie marcher avec une pomme de terre,  et qui à force de l’échanger, à chaque fois avec un objet qui avait un peu plus de valeur, avait fini par obtenir une maison. L’histoire remise dans sa vérité se trouve ici trombonne rouge. C’est avec cette idée en tête que je me suis rendu à Roanne pour me rendre à l’extrême nord de la Saône et Loire.

La valeur est une notion subjective, alors partir avec une pomme de terre posait de nombreuses questions, quel genre d’objets les gens que je rencontrerai serait prêt à échanger.

Mon itinéraire pour me rendre à Cronat était simple, longer le canal de Roanne à Digoin, puis de Digoin rejoindre la voie verte pour atteindre Cronat.

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La patate au départ de Roanne

Le plus dur, comme souvent, c’est de se lancer, l’appréhension que j’ai pu avoir c’est de me voir refuser l’échange. Mais comme on le verra un refus peut revêtir différent aspect.

Il fait chaud, je marche sous les arbres, je m’éloigne de Roanne en longeant le canal, je trouve la caserne de pompier qui m’assure que je vais dans la bonne direction comme quelqu’un a pu me le préciser un peu plus tôt. Devant la caserne, une voiture avec un homme fumant une cigarette. Je me lance :

 » Bonjour, est-ce que je peux vous déranger deux minutes ?
– Euh … oui.
– Et bien voila, je vais à Cronat, au Nord de la Saône et Loire à pied, et je me suis donné un défi, partir avec une pomme de terre et réussir à l’échanger dès que je peux contre un objet qui a plus de valeur. Du coup j’ai vu que vous étiez dans votre voiture et qu’il fallait bien que je commence.

Sourire de l’homme que j’imagine être pompier, la coupe de cheveux, sa musculature.

– Je n’ai rien dans la voiture pour faire un échange, je suis désolé.

Le ton est clair, je me permet toutefois de préciser, comme je le ferai à chaque fois

– Aucun problème, mon intérêt est simplement de pouvoir échanger avec des personnes et de présenter ma démarche. Bonne journée !

Je repars, je n’ai aucune attente sur ce défi, une fois le premier refus passé, je réfléchis à la manière dont je peux tourner la phrase d’accroche. Il faut que très rapidement j’arrive à capter l’attention en mobilisant mon énergie sur le défi en tant que tel et simplement en donnant quelques éléments de contextes. En gros ma première phrase doit ressembler à un truc comme ça :

Bonjour, je me permet de vous déranger car je marche de Roanne à Digoin. Je suis parti avec une pomme de terre et mon objectif est de l’échanger contre un objet qui a plus de valeur. Je fais ça dans le seul but de rencontrer et d’échanger avec les personnes que je croise. Auriez vous quelque chose à m’échanger ?

Si j’aborde les gens, en ajoutant quelques éléments de l’instant, avec cette phrase ça devrait être pas mal !

Un couple de retraité est assis sur un banc, dos au canal, je lance ma phrase; malheureusement ils attendent leur petite fille qui passe un examen et n’ont rien sur eux.

Le défi commence à prendre une tournure intéressante, je sens que l’une des difficultés est de savoir contre quoi on pourrait bien m’échanger une pomme de terre.

J’ai besoin d’une pause et justement, je trouve un banc avec une aire pour camping car. Entre deux camping cars une table et trois couples de retraité en train de bavarder. J’attaque, réaction positive, ils n’ont aucune idée contre quoi ils vont me l’échanger mais ils vont chercher le temps que je me fasse ma petite pause.

Une des femmes vient vers moi, elle me dépose une noix, un crottin de fromage de chèvre et une noix !IMG_20170529_152047

En revanche, avec la chaleur, je ne vais pas pouvoir garder le fromage longtemps. Je remercie mes « troceurs ».

Je me demande bien ce que je vais pouvoir faire de cet échange. Je décide de ne plus accepter de denrée périssable. Je me dis que j’aurai bien des personnes qui voudront faire un échange avec un chiot ou un chaton, je refuserai donc également tout échange contre un animal.

Les camping caristes partent, ils continuent leur descente le long du canal. A ce moment là une voiture arrive, une femme sort avec des sacs de courses et se dirige vers une péniche accostée sur la rive. Ni une ni deux, je me dirige vers elle, lance mon spitch. à peine commencé, elle me demande si c’est de papier toilette dont j’ai besoin, je souris, intérieurement je me dis que cet échange va être simple. Le papier toilette peut toujours être utile quand on marche en autonomie mais à ce moment là ce n’est pas ce que je cherche.

Elle trouve ma démarche marrante, je retourne auprès de la table de pique nique après qu’elle m’ait indiqué qu’elle allait en parler avec son mari et revenir avec quelque chose.

Voila qu’elle revient avec une petite tajine marocaine qu’ils ont achetés lors d’un voyage et une statuette de pirate qui est en fait un récipient. Je ne veux pas repartir avec deux objet, je choisis la statuette de pirate.

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à la votre les ami e s !

Après cette pause fructueuse, je repars sous un soleil de plomb et une chaleur d’ivoire. la marche est monotone, c’est droit comme un canal, de l’eau à gauche des arbres à droite du ciel au dessus un chemin bitumé dessous. Mais j’ai du baume au cœur après ces deux échanges.

Ma route m’amène à Pouilly-sous-charlieu, entre le stop de la matinée et la marche cet après midi, j’ai décidé que j’avais eu ma dose pour la journée, je plante la tente dans le cul de Sornin, véridique ! face à la Loire ! Ce soir je dors avec un pirate.

Réveil humide près de la Loire, je me remets « en marche » mais au sens propre, c’est concret, je marche en avant au fil du canal. Je passe des écluses, puis j’aperçois un local sanitaire pour camping car, il y a une douche, j’en profite !

Je découvre une péniche avec un nom pas commun : d’argile et d’eau, c’est une chambre d’hôte. C’est certainement un endroit ou faire un échange, je m’approche, cherche un moyen de me faire entendre, découvre une cloche, sonne un coup. Un homme d’une soixantaine d’année apparaît, j’explique ma démarche, il est conquis. Il s’ensuit une visite de la péniche d’argile et d’eau, Francis, le propriétaire, est un ancien potier, il a voyagé, il aime la démarche d’échange que je fais ! Évidemment je repars avec une poterie :

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la poterie devant la péniche d’argile et d’eau

A chaque échange, je repars avec un peu plus d’espoir. Avec la poterie je suis reparti plus lourd également, mais les rencontres sont des moments importants qui sont source de joie.

Et puis le reste de la route a été plus long, peu de rencontre propice à un échange, j’ai décidé de planter la tente sur les bords de Loire juste avant Digoin, j’ai la vue sur le pont-canal, des ouvrages architecturaux magnifiques défiant les lois de la gravité, de l’eau sur le pont et de l’eau sous le pont.

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Je traverse Digoin, j’ai besoin d’eau pour ma journée, je passe dans un bar hôtel, pour la première fois depuis que je fais des « ballades » le serveur refuse de me servir de l’eau, je n’en reviens pas … Je trouve une boulangerie qui ne m’assoiffera pas.

Les kilomètres continuent de défilé, le ciel se couvre, je fais une halte sur une écluse, deux bateaux de plaisance sont à la manœuvre. On m’interpelle, une femme et son mari sur un des bateaux me propose de m’emmener jusqu’à la prochaine écluse, j’accepte avec joie, c’est une première pour moi la navigation sur un canal. Je raconte mon périple de ces quelques jours, leur présente la poterie, Madeleine revient avec deux tasses en inox dans un support, l’échange est validé !

Je débarque six kilomètres plus loin à Diou, la pluie se met à tomber, je m’abrite sous un pont une bonne demi heure. Heureusement j’ai La Décroissance pour enrichir mon cerveau.

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A Diou j’ai quitté le canal pour suivre la voie verte, c’est toujours aussi droit mais c’est usant physiquement de marcher sur une surface bitumé, cette voie verte est une partie de l’eurovélo 6 qui va de l’atlantique à la mer noire. Je ne compte pas aller jusque là ; en tous les cas pas cette fois-ci.  Je suis à la recherche d’un endroit où planter la tente, je bifurque sur une petite route qui se rapproche, d’après mon intuition calculé, de la Loire. Je tombe sur trois bonhommes en train de discuter derrière une voiture avec le coffre ouvert. Ils sont bûcherons (en tous les cas pour la journée) ; ils sont à l’apéro, jus de je ne sais plus quoi qui retourne le bide avant de retourner la bouche ! Je rencontre la culture locale. Si « tu avais été noir on ne t’aurait pas interpellé, et on t’aurait dissuader d’aller plus loin » selon leurs mots. La peur n’est pas inné, en tous les cas pas celle de l’humain, elle est acquise, elle se construit et elle fait mal à entendre. C’est un moment fort à vivre, il y a une telle désynchronisation entre deux visions du monde … Je repars en ayant bu un coup et toujours sans endroit pour dormir, les arbres sont nombreux dans le coin.

La pluie fait son retour, fine et pénétrante, j’aperçois une maison, la fenêtre est ouverte, je demande si quelqu’un est présent, une femme apparaît, je lui explique que je cherche un endroit où planter la tente pour la nuit, j’ai vu qu’il y avait un carré d’herbe devant la maison. Elle me dit qu’a priori ça ne pose pas de problème mais qu’elle attend son mari, nous l’attendons ensemble sous un arbre, on échange quelques mots.

Son mari arrive, un chien sort de la voiture, aboie plus par peur que par défense. Je plante la tente de l’autre côté de la maison, à côté des bambous. il me propose de revenir prendre une boisson chaude ensuite. Il me propose à manger, mais c’est déjà fait lors de ma précédente halte il y a une heure environ.

Le réveil est agréable, la tente est trempé à l’extérieur, je sèche comme je peux, on me propose le petit déjeuner et la salle de bain, je commence par la douche. Une fois à table je m’aperçois que j’ai le bol de café et deux tartines beurrées. Je mange tranquillement, j’explique le défi de la pomme de terre et mes échanges successifs. Fabienne revient avec une salamandre en laiton et une statuette de singe en bois, je laisse mes tasses. La journée commence fort bien.

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Aujourd’hui je devrais arriver à Cronat, il me reste une vingtaine de kilomètre. Mais c’est encore vingt kilomètres pour potentiellement faire de nouveaux échanges. J’avance toujours sur la voie verte. En préparant le parcours, j’ai découvert qu’il y avait un autre écovillage dont j’avais déjà suivi le développement, l’écovillage AVEC. Je décide donc d’y passer. Je découvre tout d’abord un endroit désert. Je vais toquer à la porte d’une caravane, une femme en sort, Ange, qui me présente le lieu, on discute, un bon feeling; Yohann nous rejoint, il me propose de rester manger à midi. Je vais cueillir les fraises, coupe quelques légumes. Au dessert je parle de mon troc, Yohann revient avec un bâton gravé selon la culture amérindienne, j’accepte cet échange, la notion de valeur est dans la discussion. Je les quitte pour me remettre en marche, le bâton m’est très utile pour les quelques kilomètres qui me sépare d’Eotopia. Par ailleurs, ce n’est pas le seul objet que j’ai eu et que j’ai utilisé, la poterie m’a permis de me laver avec l’eau de la Loire.

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un bâton qui se fond dans la nature

Pour rejoindre Eotopia je décide de suivre les chemins noirs, les bordures de champs, mais c’est compliqué, ils sont coupés, je finis par rejoindre une route de terre qui m’amène au jardin jolivet à Cronat chez Eotopia.

Je ne ferai pas le récit de mon passage à Eotopia, où je suis resté une semaine, car ce n’est pas ce que je veux raconter ici, bien que j’invite chacun à se renseigner sur ce lieu bienveillant les infos sont ici.

A Eotopia, Benjamin, un des résidents permanents, m’a proposé un vélo en échange de mon bâton, le vélo n’était pas neuf mais avait deux roues, un guidon, une selle, un cadre, et des freins, j’ai remis l’ensemble d’aplomb et il était prêt pour mon retour vers Paris.

La veille de mon départ, Isis Clément et Yaëlle ont passé la nuit sur place, ils étaient en train de boucler un tour d’Europe à vélo. Plus qu’un échange, nous avons roulés quarante kilomètres ensemble jusqu’à Decize le lendemain matin. Leur blog .

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le foudre de la route

Pour des raisons personnelles je devais absolument être sur Paris pour le soir, je devais donc échanger le vélo contre un objet que je pouvais transporter en auto stop. Je me suis donc lancé à Decize dans une quête (effrénée), j’ai demandé à des jeunes lycéens, à des commerçants, à des passants, des hommes, des femmes … et pas moyens, parfois de vrai excuse,  parfois pas. Je me décide finalement à prendre la direction de Nevers, je verrais bien sur le chemin.

J’aperçois une femme qui désherbe un bout de son trottoir, j’explique mais il y a incompréhension, elle veut que je garde le vélo et que je parte avec deux verres à bière. Bref, je repars en pédalant, sans verre et sans bière. J’avance tranquillement, bien que pédaler sur ce vélo qui est trop petit est fatiguant. Je longe des maisons, j’aperçois une maison avec fenêtre et portes ouvertes, je m’y emmène. Pas de sonnette, je pose le vélo contre la haie, je vais à la porte et demande si quelqu’un m’entend. Un homme sort, j’explique rapidement ma démarche d’échange avec le spitch du début, il est tout de suite convaincu par ma démarche. Il ne sait pas quoi m’échanger, il me propose de venir dans sa maison. Nous montons à l’étage, il fini par me dire de choisir un objet et juste après ses yeux se posent sur une guitare. Je valide totalement, un instrument de musique, ça a une valeur non négligeable. Il est vraiment séduit par l’idée de l’échange, il me propose en plus de m’amener à Nevers. Il était justement en train de faire des travaux et il avait besoin d’une pause. Je monte en peugeot 205 et nous nous mettons en route vers Nevers, il va en profiter pour aller rendre visite à de la famille. C’est un ancien sportif ayant été dans l’équipe de France de Canoé Kayak. Il a beaucoup voyagé, il aime rencontrer des personnes. ça me donne de la patate pour ma remonter sur Paris en Stop !

Il me dépose au nord de Nevers, sur la route en direction de Paris.

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7 voitures et 5 heures plus tard me voila de retour sur Paris, je n’ai pas échangé la guitare, mais j’ai gagné une veste, une histoire de veste trop grande qui aurait fini à la poubelle.

Dans ce récit, il manque l’histoire de ma ballade dans Cronat, ou je décide d’aller chez le coiffeur, histoire de participer à la vie locale (humaine et économique). La coiffeuse a aimé mon histoire, après dix minutes de coupage de cheveux et une heure de discussion, elle m’a offert la coupe de cheveux, et ça faisait longtemps que j’avais pas été si bien coupé !

Bon été à tous, et n’oubliez pas de partir avec une patate, sait on jamais où cela vous emmènera !

A+AL1

4 commentaires sur “En échangeant dans la marche

Répondre à Quesmel Gasson mauricette Annuler la réponse.